Les Jours Plissés

It was the tender mending of this slender gown
That brought me bending to the ground

.  SS22   AW21

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L'enfer des chiens. Dehors, le beau temps mais la guerre dans nos coeurs déjà. Je n'ai plus que ces mains pour sculpter. J'aimerai croire qu'un jour j'aurai des enfants. Que je finirai ma vie, vieille dame, assise au bord d'un torrent, sous un chapeau de paille. Lente, posée dans mon silence - l'amour de l'eau irriguant ma terre. J'aimerai posséder un bout de ce futur commun que nous n'avons jamais cessé d'esquisser dans nos poèmes, nos statues et dans la vitesse moderne nous avons trouvé l'esquive, victorieusement fuit le suicide beau. Et si nous voulons continuer à sentir ces fusées dans nos ventres, à être ces silhouettes tordues dans le vortex d'une piste de danse, chevelure folle des comètes et des supernova ; si nous voulons ces petits souffles au moment où s'offrent nos cul, tout ce ciel, les oiseaux les nombrils profonds les ornirhorinques en pls, les petits vers qui remuent dans le limon, nos corps de meufs évanouies oh si seulement on pouvait entendre le piano le ressac sur les plages interminables là où se perdent les reflets de galaxies et la marée qui monte - adieu marée basse, adieux coquillages adieu les algues - mouettes bouées - j'ai peur si vous saviez comme j'ai peur mais je me dis que cette peur c'est ce qui nous a sauvé aussi mes amours on n'a jamais cru que ce serait comme ça pour toujours, cette paix de papier, on a devancé leurs pires cauchemars en tatouant là sur nos parchemins hémophiles l'histoire de nos communautés des émotions radicales de l'intime qui prend tout quand il chante. Sur les murs de nos chiottes, dans la paume, aux clavicules, aux omoplates - tout septum arraché - le goût du métal des camps où peut-être nous nous retrouverons quand ils auront tombé tous les masques, les bêtes, et nous aurons la foi de nos déesses de bois, de recup et de tissus déchirés, nos totems pour libérer nos adelphes - en attendant, adieux à tout ça, à vos sourires, aux regards, à la merde qu'on fait des fois quand d'amour on se vertige la tête dissociées de nos refuges. Allons, amies, voici venu le temps des noyaux recrachés. Reprenons les marqueurs qui fuitent, et tachons ces doigts une bonne fois pour toute - indélébiles. Ce n'était pas censé se passer comme ça mais - tout choix envolé - que reste-t-il ? Le noir, le rose léché, les tunnels, les escaliers, toujours plus profond, toujours plus profond, toujours plus de ténèbres.

Nous appartenons aux souterrains. Nous sommes les souterrains.

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Hier j'écrivais à propos des robes cabanes, des robes pour se cacher de l'ennemi. Ca me vient de l'enfance : mon père me racontait qu'en Tunisie, il courrait parfois se planquer sous la robe de Nona, mon arrière grand-mère, immense - il me reste une photo d'elle : assise au jardin d'été, sur un trone et son corps enveloppé dans cette même robe rideau massive. Et je me souviens comment j'ai levé les yeux, toute jeune, vers mes parents quand mon père nous couvrait de son taleth et le chouffar sonnait la fin de Pessah. Toute sa famille sous le châle, le toit simple qui aujourd'hui me manque cruellement. J'ai peut-être fait une erreur, quand j'ai parlé de faire des robes armures dans Melmoth. Peut-être que j'aurai dû penser aux fondations même de ma cabane dans les remous. Allons, il n'est plus temps de pleurer. La route, bientôt. Le ciel et les fascistes partout à esquiver.

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L'énergie de ta présence ouvre dans ma gorge les pétales. Scandée ta bouche et toutes les terminaisons fantômes qui s'infiltrent là dans mon patron que je croyais à jamais figé dans le marbre. Nous avons en commun cette petite planète rapide - et les méandres en sourire car c'est bien là, dans le gloussement, que nous trouvons notre équilibre - une robe pour toutes nos âmes terrifiées, robe refuge, robe cabane où on peut se planquer pour éviter la déflagration. Oui, j'ai besoin de me planquer. Oui j'ai besoin d'un nid pour accomplir cette grâce mais c'est aussi pour révéler que je tisse et tords et accroche et tend les ponts entre les omoplates d'un fil d'or pour retenir toute chute. C'est tellement rien, je ne sais même pas si ça existe vraiment mais c'est là pour moi - comme la petite chanson ce matin, du libre : j'ai coupé la laine rose à mon poignet pour laisser enfin respirer ce bras.

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J'en ai ma claque des trains qui tracent loin - c'est me déchirer - me découdre de tout ce que j'ai voulu appeller maison. La vitesse de la craie : le sillon de ce dernier geste. Sous le bras, le long du cou jusqu au plexus de lune où dans l'exil je veux construire ce nid - bouillant. Au plus près de tes imprécisions. Là, au soupir ourlé où je goûte le citron. Au crâne j'ai cet hématome, ce qui nous a percuté en travers - hanche poussant clavicule - les épaules en rupture de songe et croisées toutes les voûtes, arches et phalanges dérobées, le vertige - ne sachant plus très bien où tu commences, où moi je finis. Reprendre là, dans le creux, sans penser à la distance, à la poutre qui transperce tout quand l'absence longue refuse l'empiècement. Pousse, heurte, brise moi contre l'omoplate. Non, pas lutte : la proclamation de nos corps.

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Alors prends moi ce souffle - je refuse d’arrêter mon aiguille au cran du pli - là où je fixerai la forme de mes gestes sur ta peau. Délie moi de ces mains - elles se rejoignent pour tenir ma pudeur - ce que je ne peux te montrer - de honte, j’en mourrais. Dans les fleurs sur ta tulle, reliées en points roses, je découvre une cambrure. Je n’avais pas idée, pas pris la mesure. J’avais laissé glisser cette intention entre les planches de l’atelier. Revenue piquée, au coeur même de ce qui me tisse, pleine de nocturne, de ce qui se lâche en arc quand se brise mon désir à ton flanc. Je voudrai retenir nos futurs là, dans la silhouette au bas du dos où se hérissent vagues et remous - où je m'ouvre pour avaler une brise en travers de ta langue fendue.

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Nos nids en feu - levée en mode ultra vnr. J'ai deux mille robes à coudre et j'ai l'impression de n'avoir plus de rêve où oeuvrer. Dans un mois, j'aurai fini le projet sur lequel je travaille depuis trois ans - ce qui signifie que financièrement, la seule chose qui va me tenir, c'est l'enseignement et ma couture. C'est violent. Mais j'ai cette chanson en moi, profonde comme épine entre les doigts. Guitares en suspend, loin la voix inaudible, larsens. Les reflets sur le fleuve. Nos silhouettes, qui se tiennent chaud. Et toutes les cloches distantes et nos petits doigts - as tu jamais pensé que nous étions des âmes entre deux mondes, fils fragiles entre les rives - tendues sur le tremblement.

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Je regarde ton visage, et c'est le mien que je vois - peut-être quelques rides, plus ou moins. J'essaye de garder ce souffle fluide, cette circulation comme tu dis. Ne pas l'arrêter aux emplacements qui font mal. Juste le laisser glisser, m'irriguer toute entière. Me prendre si totalement - une éternité respirée en travers de toute la lourdeur accumulée, libérant les passages en vagues. Et puis décidée, j'ai commencée de projet de tee-shirt à genoux sur le matelas de l'hôtel, et tout passe là, dans ces ratures acharnées - colmater tous les stigmates avec du fil mâché et mes mains qui déchirent et ouvrent et plient et apprennent déjà la surface où promener l'intention des empreintes au rasoir.

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J'ai revé qu'alex d'a.r. kane me prenait dans ses bras. Je me suis levée hantée par je ne sais quelle guitare perdue dans le cristal loin. Tout me semble si distant - les robes à l'envers, dans cet atelier en sursis. J'attrape le souvenir de vos rires dans ce qui reste des rêves passées : cheveux, tee-shirts déchirés, murmurres et les clopes, les traces. Sans vous, ce matin. Je tourne en rond au carrefour city où tout devient transparent, l'idee fixe d'une rature sur la playlist des coutures foirées de la pluie des colombes à l'église de mes bottes d'enfant des flaques profondes défaisant bitume trouant le plexus - là.

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J'ai vu le rideau de tulle se détacher des feuilles - la brise du clocher à l'aube, les oiseaux. J'ai dormi trois heures labyrinthes, purgeant mes attentes en fluide cérébrospinal - soluble en Songe. Au réveil - froide la couette, froid le canapé, froid partout. Je cherche en me retournant à qui m'accrocher. Dans le vide, plancher, bam, la tête. Ca ne fait pas mal : ou bien alors le sursaut du coeur reprenant sa course vers la forme, la silhouette, le désir au corps en accélaration. Pas de larmes. Passer la coiffe seul rêve qui reste - ne pas le laisser s'enfuir. Tout ce que je me suis dit hier - noyées Saône et Rhone coagulées à la pointe : fille du ciel étoilé, au cou béni. Et sur ma nuque, cet ange déchu.

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Ce qui vibre, dans la profondeur de vos yeux, dans la maladresse et parfois les instants de pure grâce qui se contrôlent pas et qui se montrent au plein soleil pour lui dire : nous, scintillement. Alors, alors. Les mains au matin, les jambes en collant repliées, mmm. Partage du sel, du sucre sur les lèvres. Hier, sur le tapis, un moment, j'ai senti à chaque mot frémir en moi les arbres, les feuilles au vent tressées de clochettes. J'ai sué ma vie, toute peur envolée. Ce que j'ai donné, lâché dehors en prisme peut-être, c'était la condition de ma liberté. Libérée de toute pulsion d'être autre que moi, dans ce corps, cette pratique de la main ouverte et cet amour infini au plexus.

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Bon bon on va arrêter de se la raconter ça devient n'importe quoi cette affaire. On va rester pragmatique, hein. Genre : blam, là. Les dates du shoot : cadrées. Les modèles : les deux tiers confirmées, ça va. Le budget : non. Les pièces : alors - j'en ai, mm : j'ai entre 9 et 12 pièces - disons 8 vraiments stables, une à monter et les dernières, chai pas. Des brouillons, ou alors le processus est pas totalement fini. On verra. 8 déjà je serai heureuse, si je pouvais faire ça bien, une fois. Il me reste deux semaines pour travailler à même les robes, à déchiffrer là où il y aurait encore des erreurs. C'est horrible : j'en vois partout. J'ai beau me dire : gna gna, c'est pas des erreurs c'est des cadeaux. Ouais ben non.

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Sur la soie sauvage de mes poignets j'ai griffé le matin. Gr. J'ai mal partout mais en avançant dans le salon, les silhouettes silencieuses du travail suspendu, le calme de ce refuge. Mon corps qui a sué tout le sel et le seum et maintenant, maintenant. Ce qu'il reste c'est une ligne fine à l'horizon d'un sourire, désintégrée. Je n'ai pas peur, en prenant ces mots pour enracinement, l'intention. Il me reste quoi, deux semaines. Et je pourrais à nouveau contempler ces murs vierges et l'éphémère de tout moi, face au reste. C'est déjà trop. Je devrais donner ça. Tout le modulo, les chutes de tissus, pelés de mon dos, ces omoplates abandonnées où je peine à trouver plummes.

Meuf, bouge ton gros cul.

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Te coudre à même la peau cette étoffe dont tes yeux m'ont dit le nom cette nuit, entre les couches, entr'ouvertes et puisées là dans ton eau chaude. Toute nuit à prier chaque point d'être le noeud qui pourra donner corps, où le soleil entrera - ajouré. Et d'assise, tu trouves debout et mon refus de toute taille, de tout genre, me demande de te voir là devant moi, si réelle dans la cascade. Sortie de Songe habillée par les doigts panoplie - apparition éternelle du coquillage et des cherubins d'algues. Drapée de sommeil, paupières et neurasthénie quand soudain la boucle s'échappe et se délite la figure, ta silhouette pour laisser tendresse et écorce de corail entre mes mains, glissée.

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Dégueulée, je reprends possession du salon, une robe après l'autre. Pour la première fois consistantes entre elles. Le vert considéré semble soudain trop bruyant, mais la mousseline acide, mm, ça marche. Les finitions, ça attendra la première passe atelier mardi avec A. Le vrai problème, ce sont les accroches plafond et murs. Tout est au centre du centre. En finissant ce bouton, je remarque la morsure à mon poignet que ta machoire a laissé pendant la détente ou bien ces songes d'enroulements. Je remonte la manche. Apparait le reste de l'écriture les ratures les déliés et je me souviens de la clavicule nouvelle, le fil de laine et toi assise et tes canines - remontées.

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Toute la couture sortie de moi cette nuit - bouillonnée puis suspendue. La robe finie, tendre en silence. Des bagues et des boucles en mesures écrites, clés de sol de laine claquant le son venu du fond des temps - l'éveil sous les étoiles, un drone aux basses si profondes - leur reflet, vibre mes doigts. Trente points, sur les bretelles et les cintres, assemblées - toutes transparences de l'atelier, la pluie dans le gris, par la fenêtre - vers le parc aux branches. Ce calme je te le donne : au centre du blanc, par le mur long, les traits de crayons je saisis là, pincé, tout ce qui a transpiré cette nuit. Mon corps, présent - au plexus, la flamme. Au front, la stephane dont tu m'as dit, jadis, quand le monde était jeune : ta légitimité.

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Redescente en soupir - remous d'absence et je cherche encore du regard dans la pénombre des tresses qui s'effacent, une silhouette et un dos entre le mou. Dehors camions poubelles et moi dans mon café doliprane dans mon souffle le sourire la douleur et la question les crèpes les doigts le galak les ballons un front dégagé et ton regard posé là perplexe sur mes cheveux de curiste. J'ai mal partout - là où les mots se logent et s'épatent comme bleu sur fesse. J'ai des cendres de toi partout sur moi - brulée d'avoir senti tes bras, ton corps contre moi là où je ne trouve que les marques du fer qui scellent les plaies. Bonjour - ce matin il y a le tic tac et l'envie non le désir d'exaucer cette seule étoile dont le nom serait

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J'essaye de ne pas dire. De pas parler. De pas penser. Mais pas sentir, je peux pas. J'avance et je trouve une ombre pleine d'aiguilles, tombées du moulage en cours. Sur le plan de travail, des cahiers couverts de mots sans distance, des esquisses déroulées d'envie, d'un désir. Et dans ma poitrine, là où j'ai laissé les traces et la silhouette à remplir de couleurs, j'éprouve un poids. Depuis ces jours sans paroles, l'impression de me coudre en temps réel un plaid au plexus. Juste pour tenir chaud et masquer ce que je ne saurai voir. Il est trop tôt, tout est trop loin, dans l'ombre du possible, ou bien juste projection. Je ne sais pas. Mais cette vie là demande. Toujours plus de lumière.

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Se tenir debout face au souffle lent - défaite de bribes rêvées - mon premier amant - depuis combien de temps n'avons-nous pas parlé ? Tu as pris mes engagements pour trahison et à présent, silence et peut-être toujours. Je suis sur mes pieds, dans ma vie de femme, je peux me passer de toi. Mais les songes, souvent. Et cette nuit, parquet, une maison. Fenêtre décadrée. Une machine à coudre. J'essaye de t'expliquer la mode, la poésie que j'y trouve, évanouie. Comment je m'ancre ici dans ce monde, enfin. Puis dans la rue penchée, passées les silhouettes noires qui déménageaient le cosmos dans des vans - masques de ski argentés derrière le volant. Et mon regard, dans la vitre, hypertexte.

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Couper net - pas de blâme. Replonger - je connais ces profondeurs, j'y ai trouvé les courants chauds qui mènent aux drapés. Revenir, recentrée à la source, malgré les doutes le matin, le poids de ce corps rejeté et l'ensemble des mains qui se refusent. Tant pis : l'abondance viendra de l'abondance. J'ai appris à tenir mes coutures à la force de mes pratiques, jetée dans le désespoir avec pour seules armes ma rêverie et ma capacité d'aimer. Tu vois, ici tout en bas, éclairée d'une bougie d'algues - assise au sable - respiration en cercle dans le bleu nuit - c'est calme. S'y tisse l'ennui, le désir. Ces méandres n'ont plus de nom. Il y a encore tant à faire. Rien de tout cela n'est vrai.

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le bruit d'un silence qui s'évanouit

mes ongles rongés en trace de deflagration - l'escalade et la pause là tout en haut le paysage des collines - en bas

je tourne en rond au carrefour city où tout devient transparent l'idee fixe d'un kiwi raté d'une rature sur la playlist de la pluie des colombes à l'église de cette putain de twingo mal garée de mes bottes d'enfant des flaques profondes défaisant bitume trouant le ventre - là

où est la sortie de boucle

l'echappée pour embrasser ta nuque

ce qui tombe d'un coup et qui ne se peut

libre

pas encore

pas tout à fait

peut-être jamais

et quand bien meme, un jour : la douleur l'attache le rite l'acquis les bras le déplacement la fin

alors au pli du cou

prière :

Elen sila lúmenn' omentielvo

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Où commencent nos corps ? Je n'arrive pas à saisir où mordre, pour boire ce miel. Nous sommes faites d'écriture et nous avons appris à jouer de nos pauses pour apprendre où s'attraper, mais regarde : j'ai ces années lumières là, toute cette vertu rapiécée et puis l'eau, l'eau partout en moi, fille du ciel étoilé. Je suis assoiffée, en cascade j'apprends une langueur à la grammaire. Sur la table la soie sauvage écrue dans le châle, dans la blouse colonne vertébrale. Un autre corps, intermédiaire, placé là entre nous - pour dire à quel point la source manque, évoquée parfois dans le drapé. Oh, mon coeur, attend - ne loupe pas ce beat, j'ai ce point là à placer - doux, j'ai honte. On le dirait bouton.

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Devenir neige. Ecrire poudreuse, vieillir de mille ans en une nuit. Je ne sais pas ce qui fait le plus mal, me remettre direct ou en mourir mille de plus. Le geste interrompu - plein épanoui, plein soleil, plein coeur de silhouettes, une peau, clavicule. Pas laisser les messages du répondeur devenir décharge salée. J'ai besoin d'une minute. Un café d'épautre, les ombres de cinq heures : des anges qui gardent mon lit. Le vendredi mise en garde - les rendez-vous avortés, les paroles étouffées, la paix - de savoir qu'un matin, demain, tu sera sourire et moi dans cette vie de robes hantées, perchée, j'aurai le droit de me percuter. Je ne sais pas ce qui freinera la chute - pas une putain de playlist spotify.

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Encore un geste et puis ce sera. Une toute dernière trajectoire, petite entre impulsion, intention et soudain, bam, le corps - tu vois quoi. Cette même difficulté, à pouvoir renverser la robe sur son mannequin, tisser autour d'elle les filaments roses d'une grâce - ravie vers la pointe, où décapitée la tête attend les nuages. Alors, alors, si les mots nous manquent, puisqu'ils tressent le filet dans lequel nous cherchons les coquillages, les cavernes où s'écoulent les vagues - moi je n'ai pas sommeil - il est six heures, j'entends la ricoré chanter dans le bouillon - cette boucle en moi ronronne et douce, elle coule, lait d'épautre et sous ma clavicule, là, je trouve écho.

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J'ai fini mon dessin hier pendant la veille, le premier depuis longtemps. Une jupe rose bouffante d'organza aux noeuds emportés, chemisier turquoise en gaze ajourée - et un poème à peine, bougie dans la pénombre. Parfois je te regardais - roulée en boule dans un coin reculé du matelas, là où je dépose mon cahier pour écrire. Je ne pouvais pas t'entendre respirer, fatigue de profondeur - alors j'ai soufflé sur les miettes de crayons taillés, pour te couvrir, deviner ton expire. Avant que tu ne disparaisse dans l'intersecte du mur blanc, et ne laisse froissée qu'une chaleur, j'ai vu pousser une fleur sur l'épaule. J'ai appris ton corps par la bouche des cicatrices, des hortensias en fente de dos - partout.

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Je me suis endormie contre toi pour la première fois en deux cent ans. Je me souviens t'avoir veillée sous un ciel qui n'a jamais su nous appartenir. J'ai vu passer nuages, tempêtes, arc en ciel et aurores mais jamais ton souffle n'a connu interruption. J'étais là pour te receuillir te retenir et ton plexus devenait monde. Le beat lent de tes expirations et tout ce qui a coulé de toi en creux de la terreur instillée. Mes labyrinthes avaient imaginé que nous avions le temps. Temps pour la peau, temps pour ces robes qu'il faut bâtir au plafond. Mille ans de neurasthénie, à l'abris des bâtards. Nos corps pêtés et ces mains pour retenir les draps. Et toute lumière éteinte - ta silhouette distante danse la victoire sur un tas de salade.

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et si ciel venait a se derober aux racines nous aurions ces doigts pour nous accrocher aux torrents aux sourires

dans foule il faudra fendre droit distance nager la promenade les dos, s'attraper, s'agripper pour ne plus glisser

les murs les barricades les approximités et tout ira dans le sens du numineux la ou se trouve lumière

et nous n aurons rien dit de la colline, des etreintes pour empecher l azur de fuir mais au creux de la main
    il y aura nos yeux

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"pourquoi as tu douté"

J'ai vu l'ange Cassidy il m a posé ta question il a pris mes mains et j ai senti là - je me souviens de ses mots. Je ne sais pas pourquoi j ai douté peut-être parce que je refusais de me savoir aimée en tout instant à mon coeur toute entière d'une vie faite de cabrioles un tournis -

C'est safe d'avoir toute cette eau à nager pour s'épuiser avant de sombrer mais

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Parle-nous du moment et du moment seulement du murmurre là juste là : qu'allons nous bien pouvoir faire de tout cet amour. Vannes ouvertes derrière les hanches du palmier l'eau rapide entre mes doigts ce corps offert à mes soeurs aux frères à la flamme en dedans - replier ces pans les assembler en lumière mes yeux levés offrandes alors alors à nouveau, danser ce nombreux rêve, pas reculer, plus reculer. Ascendre en cendre parce que ça brûle bordel --

Hélas
Hélas

Qu'allons nous bien pouvoir faire de tout cet amour.

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As the world falls down for you

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Il est temps pour moi de fermer cette saison. Tout le monde est à sa place, et moi dans cette vie que j'ai bâtie de mes mains. D'ici six mois, je serai face à mon travail plastique : une première exposition solo de mes robes. J'avais déjà exposé ma première collection (celle que je dois finir en février) dans cette librairie où j'ai signé Melmoth, mais là, je vais créer des silhouettes dansées. J'en suis arrivée à ce point de ma recherche où, pour la première fois, j'ai envie de me donner les moyens d'être à la confluence de ces différentes fleuves : l'écriture, le dessin, la couture et la danse dans une forme de jeu perpétuel de formes et de désirs. Enseigner et pratiquer une mode expérimentale depuis maintenant un an m'a prouvé que je pouvais. Alors je vais me donner cette chance là, puisque tout le reste semble sable mouvant. Pour la première fois de ma vie, je n'ai pas de livre à écrire, pas d'enjeux, pas d'attaches. Juste, devant ces fluides, ces cascades et ces cheveux en flammes, je me dois à moi-même.
Putain, la trouille.
——————————————————————————— all words by sabrina
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